TelQuel : L’islam laïque. Et si c’était possible ?

Publié le par foire2fes

Egypte, Tunisie, Iran, Turquie, Liban… TelQuel a exploré tous ces pays et en tire des leçons… très instructives pour le Maroc.

 

Le Maroc n’est pas un pays laïque puisque, à la base, et pour simplifier, il n’existe guère de séparation entre pouvoir et religion. Mais même si la laïcité n’est pas érigée en système, les comportements laïques font pourtant bien partie de notre environnement. Ils s’accumulent et entraînent dans leur sillage individus et collectivités. En une année, deux associations ont ouvert la brèche. MALI (Mouvement alternatif

http://www.telquel-online.com/434/images/couv_402.jpgpour les libertés individuelles) a appelé à un déjeuner en plein ramadan, et l’AMDH (Association marocaine pour les droits humains) a inclus la laïcité dans l’ordre du jour de son dernier congrès. Les réflexes laïques et le débat laïque correspondent bien à une réalité, naissante mais qui ira crescendo. Quoi de plus normal. Contrairement à une certaine idée reçue qui oppose systématiquement religion et laïcité, la cohabitation entre les deux entités est possible. La Turquie, pays aujourd’hui développé, en est la preuve. Plutôt que de la neutraliser, voire de l’effacer, la laïcité se propose de rationaliser la religion et d’en circonscrire le champ d’action. En plus simple, la laïcité renvoie la religion au religieux. Elle fait débat dans le monde arabo-musulman pour cette raison, mais aussi parce que la laïcité, comme la démocratie, représente une autre valeur “importée” de cet Occident si mal aimé. L’accepter, voire l’envisager, est donc assimilé à un acte contre-nature, inadapté à la réalité arabo-musulmane. La théorie est évidemment contestable, elle est même erronée du moment qu’elle ne correspond plus à notre réalité actuelle, plus ouverte sur l’universel et sur l’émergence de l’individu.
TelQuel vous invite aujourd’hui à ce débat, marocain mais aussi arabe et musulman. La réflexion est nourrie d’actualités, d’anecdotes, de vérités et de faits historiques. L’ensemble nous montre les ambitions de l’expérience laïque, ses enjeux contradictoires, son télescopage permanent avec le conservatisme, ses limites et ses risques aussi. Bonne lecture. TelQuel

Il y a quelques mois, peu de jours avant Noël, je débarque à l’aéroport J.F. Kennedy de New York venant de Paris. Il faut passer par des contrôles d’immigration rigoureux. C’est mon tour : je me retrouve face à un policier qui, à ma grande surprise, porte, outre une barbe bien taillée, le turban si caractéristique des adeptes de la religion sikh. Le turban dont se coiffent les hommes y est un signe distinctif sacré, au point que l’interdiction de le porter est ressentie par les Sikhs comme une persécution religieuse. Mis à part son turban et sa barbe, mon officier de police est en tout point semblable à ses collègues : même pantalon, même chemise avec épaulettes et galons, mêmes insignes… Je suis d’autant plus frappée que je viens de France, où il est interdit à un représentant de l’Etat dans l’exercice de ses fonctions d’afficher un signe “ostentatoire” de sa religion. Mais mon séjour à New York va me réserver d’autres surprises du même genre.
Une fois à Manhattan, au coin de la célèbre cathédrale Saint Patrick où l’on est en train de célébrer la messe, l’envie me prend, pour me réchauffer, de m’offrir quelques marrons grillés chez un marchand ambulant qui s’est installé là. Le vendeur discute en arabe avec son aide, et ce qui retient d’emblée mon attention c’est que son poste de radio diffuse des psalmodies du Coran sans discrétion. Ayant reconnu qu’il s’agissait d’Egyptiens, j’échange avec eux quelques mots et je leur demande si écouter ainsi le Coran dans la rue ne risque pas de leur causer des ennuis. J’ai à l’esprit, bien sûr, le 11-Septembre et ses suites… Réponse : “Ma fi-ch mouchkil, blad el horreyya” (“Pas de problème, c’est le pays de la liberté”). Les jours suivants, en divers lieux publics et jusque sur le fronton du New York Stock Exchang, autrement dit la Bourse, je vois des Hanoukka illuminées, ces chandeliers à huit branches que les juifs ont coutume d’allumer chaque année, à l’occasion de la fête du même nom. Pour qui vit en France et a l’expérience de la laïcité française, de telles scènes ne manquent pas d’étonner.

Une Amérique laïque et croyante
Comment expliquer cette présence multiforme du religieux dans l’espace public ? Sans aucun doute, les Etats-Unis sont un Etat laïque : en même temps qu’elle établit la séparation de la religion et de l’Etat, la Constitution américaine garantit la liberté religieuse. En effet, dans l’histoire de ce pays, l’une n’est jamais allée sans l’autre. Dès le 17ème siècle, nombre de colonies anglaises installées sur le sol américain sont un refuge pour les victimes de l’intolérance en Europe. Dans les siècles suivants, les vagues d’immigrations successives (après les protestants, les catholiques irlandais, italiens, polonais… ainsi que les juifs et les musulmans) aboutiront à un pluralisme religieux sans que l’unité de la nation soit remise en cause. “E pluribus unum” (“De plusieurs, nous faisons un”) telle est la devise inscrite sur le Grand Sceau des Etats-Unis. En 1776, la Déclaration d’Indépendance fait référence au “Créateur”, “Juge suprême de l’univers”, tout en prônant la liberté de conscience et les principes de la laïcité. D’ailleurs, James Madison, rédacteur de la Constitution américaine (1787) affirme : “Le gouvernement n’a pas l’ombre d’un droit de se mêler de religion. Sa plus petite ingérence serait une usurpation flagrante”.
Les références religieuses sont plus que jamais omniprésentes dans la société et la vie publique. Selon une étude sérieuse parue en 2008, 90% d’Américains seraient croyants et 56% auraient déclaré avoir prié les jours précédant l’enquête. Ajoutons que, depuis George Washington, tous les présidents ont prêté serment sur la Bible (ce qui n’est pas prévu par la Constitution) ; et que les candidats à l’élection présidentielle affichent leur appartenance religieuse : on a vu Hillary Clinton prier en public et entendu Barack Obama faire le récit de son adhésion au protestantisme. Sans parler de l’hymne national et de son “God bless America” (“Que Dieu bénisse l’Amérique”) ; ou de la formule “A Nation under God” (“Une nation sous la garde de Dieu”) prononcée lors du serment d’allégeance au drapeau ; ou encore du fameux “In God we trust” (“En Dieu nous avons foi”) figurant sur les pièces de monnaie et billets de banque. Ce rappel constant à un Dieu tutélaire permet de mieux comprendre ces propos de Barack Obama s’adressant au monde musulman dans son discours du Caire, le 4 juin 2009 : “…l’islam a toujours fait partie de l’histoire américaine. Le Maroc a été le premier pays à reconnaître notre nation… Et lorsque le premier musulman américain a été élu au Congrès, il a fait le serment de défendre notre Constitution sur le même Coran que l’un de nos pères fondateurs, Thomas Jefferson, avait conservé dans sa bibliothèque personnelle”. Il y aurait ainsi, aux Etats-Unis, une sorte de profession de foi civile sans lien privilégié avec une confession particulière, et qui vaudrait comme un rappel patriotique aux exigences de la citoyenneté.
La laïcité, une passion française Cette pratique de la laïcité serait difficilement imaginable en France. A en juger de l’extérieur, on y paraît en effet beaucoup plus sourcilleux sur la question. Qu’en est-il vraiment ?
La laïcité française est le fruit d’une longue histoire conflictuelle entre l'Eglise catholique et l'Etat. Dans l’Ancien Régime, les rois de France ont toujours voulu affirmer la prééminence de leur pouvoir sur celui de l’Église, tout en accordant à la religion catholique une place officielle exclusive.
La Révolution française, qui mit fin à la royauté, à la société d'ordres et à tous les privilèges, posera les premières bases de la liberté religieuse et de la séparation entre l’État et l’Église, comme en témoigne la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Mais ce n’est qu’avec la loi de 1905, dite de “séparation des Eglises et de l’Etat”, que la République s’affirme ouvertement laïque et que la religion se voit définitivement cantonnée à la sphère privée.
Cette laïcité trouve sa principale expression dans l’enseignement. Elle se traduit également par un encadrement des relations financières entre les collectivités publiques et les religions. Tenu de rester neutre, l’Etat permet toutefois la libre organisation des cultes, leur égalité juridique ainsi que l’existence d’un enseignement religieux privé.
L’arrivée sur la scène française de l’islam, considéré comme la deuxième religion de France, va relancer le débat sur la laïcité. Suite à l’affaire du “foulard islamique”, une loi adoptée en 2004 interdit, dans les établissements primaires et secondaires publics, le port de signes et de tenues qui manifestent ostensiblement l'appartenance religieuse (hijab musulman, kippa juive, turban sikh ou grandes croix chrétiennes). Aujourd’hui, certaines voix se prononcent pour l’interdiction des minarets, suivant en cela l’exemple de la Suisse. Ajoutons que l’Assemblée nationale vient d’adopter, à une écrasante majorité, le projet de loi visant à interdire le port du voile intégral - dont la burqa - dans l'espace public. Et le récent “débat” sur l’identité nationale a plutôt contribué à la confusion des esprits qu’à la clarification. Bref, tout ce qui relève de la religion dans l’espace public demeure un sujet de polémiques, voire de clivages. A cet égard, la France fait figure de cas à part en Europe parce que la laïcité y est un pilier constitutionnel. Certains la considèrent même comme une “passion française”. Cela étant, dans son histoire coloniale, cet attachement si fort à la laïcité ne fut pas toujours sans contradiction (voir encadré).

D’autres façons de faire avec la religion
A chaque pays sa laïcité et sa façon d’intégrer socialement le fait religieux, en fonction de son histoire et de sa singularité politique et culturelle. Quelques exemples : l’Allemagne reconnaît une mission d'intérêt public aux Eglises (quelle que soit la religion) et permet un enseignement confessionnel dans les écoles publiques. Au Royaume-Uni, la reine est restée, quoique de façon toute théorique, “Gouverneur suprême de l'Église d'Angleterre” et 26 archevêques et évêques siègent à la Chambre des Lords. Pourtant, dans cette grande démocratie, la liberté religieuse et l’esprit de tolérance sont sacrés : une policière londonienne peut parfaitement porter le “foulard islamique”, et il n’est pas question d’interdire les discours enflammés d’extrémistes musulmans dans le Speakers’ Corner de Hyde Park. Ce libéralisme va beaucoup plus loin puisque le Royaume-Uni s’est fait le champion d’une politique culturaliste où, selon Gilles Kepel, “ce qui différencie les communautés religieuses, ethniques, etc. est considéré comme essentiel, alors que ce qui unit les individus, par-delà la race ou la foi, comme citoyens d’une même société, est tenu pour secondaire”. De ce fait, ajoute-t-il, les individus étant définis au travers du “prisme communautaire qui leur est assigné”, c’est l’ordre politique, voire juridique, qui s’adapte à la différence culturelle et non l’inverse. Résultat : un sondage, paru un an après les attentats islamistes meurtriers de juillet 2005 à Londres, révélait que 40% des musulmans vivant outre-Manche (en majorité originaires du Bangladesh et du Pakistan) souhaitaient l’application de la Charia dans certaines parties du pays ; interrogés sur leur identité, 81% se déclaraient d’abord musulmans, avant d’être britanniques. Depuis, le gouvernement a pris des mesures correctrices. Loin d’avoir produit un effet intégrateur, ce multiculturalisme a créé, selon certains, “un pays tribal, sans centre moral ou politique”. On est loin de la situation française. Selon le chercheur Mohamed-Ali Adraoui, la majorité des musulmans de France ne font pas de la religion la composante première de leur identité. Pour eux, celle-ci est une tradition héritée des parents, à laquelle ils adhèrent à des degrés divers. Olivier Roy estime, dans La Laïcité face à l’islam (Ed. Hachette Littératures, 2009), que ces musulmans-là “ont élaboré leur laïcité personnelle et se sont bien installés dans la société française”.

La sécularisation au quotidien
Cette “laïcité personnelle” n’est pas sans rapport avec la sécularisation à laquelle aucune société n’échappe aujourd’hui. Max Weber, au début du 20ème siècle, avait inscrit la sécularisation dans le contexte plus large du “désenchantement du monde”, dû en grande partie au développement de la science moderne qui explique les phénomènes naturels et humains autrement que par un recours à la transcendance. “Dieu ? Je n’ai pas besoin de cette hypothèse”, répondait à Napoléon le célèbre astronome Laplace. Les croyances privées, voire collectives, ne disparaissent pas pour autant, mais la religion cesse d’être le principe d'organisation de la société. D’autres facteurs s’y substituent : économie moderne, industrialisation, urbanisation, développement de la rationalité instrumentale… Cette sécularisation touche même les pays fortement imprégnés de religion et dans lesquels la laïcité n’est pas instituée.
Le Maroc en est une illustration éloquente (voir encadré). Se développant par lui-même, le processus de sécularisation de la société se distingue donc de la laïcité. Celle-ci suppose en effet un choix politique explicite de la part de chaque Etat. Aussi la laïcité se présente-t-elle sous des formes très diverses. Faut-il préférer un modèle à un autre ? La question n’est pas là. Parler de modèle laisse entendre qu’on peut l’appliquer ailleurs. Pour établir des lois ou fixer des règles de vie en commun, ne convient-il pas plutôt de prendre en compte ce que Montesquieu appelait “l’esprit général d’une nation” ? Sans nier que les lois puissent contribuer à infléchir les coutumes d’une société, il affirmait : “Lorsqu’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois ; cela paraîtrait trop tyrannique. Il vaut mieux les changer par d’autres mœurs et d’autres manières”.

L’islam réformateur et les valeurs de l’Europe
Ces précautions ont-elles été prises par les régimes musulmans qui ont décidé d’instituer la laïcité, au cours du 20ème siècle ? A cette question, le livre de Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d’islam (Ed. Fayard, Paris, 2008) apporte des réponses éclairantes dont nous donnons ici la substance. Comparé à l’Europe, le monde musulman découvre la notion de laïcité tardivement : liée aux idéaux de la Révolution française, c’est chez les élites séculières qu’elle trouve un écho au 19ème siècle, dans les pays d’islam sous domination ou influence européenne. Cet intérêt se traduira par un début de modernisation dans les domaines de l’administration, du droit, de l’enseignement et de l’armée, aussi bien dans l’Empire ottoman qu’en Iran. Sur le plan international, les nations européennes se lancent alors dans une course à l’hégémonie. En moins d’un siècle, c’est quasiment l’ensemble du monde musulman qui se retrouve soumis aux puissances occidentales, tandis que la Première guerre mondiale met fin à l’Empire ottoman - symbole du Califat pour les musulmans - qui se voit démantelé. Dans ce contexte de débâcle, les élites musulmanes réformatrices adoptent les valeurs du vainqueur. Les unes pour lui échapper, les autres pour lui résister, d’autres encore afin de se hisser à son niveau de développement. Sur le modèle européen, la Turquie et l’Iran se constituent chacun en État-nation : il s’agit pour eux de se doter d’un Etat moderne et d’affirmer une identité nationale qui passe, entre autres, par la valorisation d’un passé préislamique et d’ancêtres plus ou moins imaginaires, par une réforme des langues turque et persane débarrassées des mots arabes, ainsi que par une nationalisation de l’islam. De leur côté, les pays arabes, d’Orient en particulier, élaborent le nationalisme arabe. Ils prônent le panarabisme avec la formation d’une Oumma qui, tout en étant fondée d’abord sur la langue et l’histoire, “n’en intégrait pas moins l’islam comme composante fondamentale de l’identité culturelle arabe”. Parmi les valeurs de l’Occident, ces différents pays lui empruntent la laïcité. La France est la source d’inspiration privilégiée pour les nouvelles élites, souvent formées à son école. Concernant la mise en œuvre, la Turquie devient la référence, suivie de peu par l’Iran. Pourtant, dans les deux cas, la laïcité instituée sera diversement rattrapée par l’islam : dans l’un, avec l’arrivée au pouvoir en 2003 du parti “Justice et développement” de Tayyip Erdogan ; dans l’autre, avec l’instauration, en 1979, de la République islamique.

Le dogme de l’arabisme et l’islam
Plus d’un quart de siècle après la Turquie et l’Iran, les pays arabes, exclusivement des républiques - Tunisie, Irak, Syrie et, dans une bien moindre mesure, Algérie et Egypte - entreprennent à leur tour des réformes laïcisantes. Il n’y est pas question de séparation de l’Etat et de la religion. L’islam reste la religion officielle et le code du statut personnel – sauf en Tunisie – continue à reposer sur l’appartenance confessionnelle. Ce qui domine c’est la mainmise sur l’islam par l’Etat-nation et la primauté accordée à l’arabisme (surtout en Syrie et en Irak avec le parti Baas). Le cas le plus emblématique des laïcités arabes est celui de la Tunisie. C’est là que les mesures sont allées le plus loin. En 1956, Habib Bourguiba se lance dans une réforme très audacieuse, pour l’époque, du statut personnel jusque-là fondé sur la Charia. Le nouveau code instaure l’égalité entre l’homme et la femme, abolit la polygamie, interdit la répudiation, remplacée par une procédure de divorce, et n’autorise le mariage que par consentement mutuel des deux époux. Il accorde ainsi à la femme - qui accède en même temps au droit de vote - une place inédite dans le monde arabe. Bourguiba se défend d’être kémaliste car il reproche au leader turc de s’être trop éloigné de la société. Pourtant, très vite, il va lui-même s’attaquer frontalement à l’islam traditionnel et à ses symboles (voir encadré). Des émeutes populaires éclateront, à la suite desquelles il donnera des gages de réislamisation, “mettant une sourdine à son ijtihâd personnel”. Les décennies 1980 et 1990 seront marquées par la répression et des procès à l’encontre des islamistes. En 2006, le président Ben Ali réactive une circulaire interdisant “l’habit sectaire” dans les lieux publics ainsi que le voile à l’université, dans les hôpitaux et les administrations.

Quand laïcité rime avec autorité
Les différents discours laïcisants dans les Etats à majorité musulmane – qu’ils se soient traduits ou non par une laïcité radicale - s’illustrent par leur autoritarisme et d’autres caractéristiques communes. Dans les différents cas étudiés, il n’y a pas eu autonomisation respective des champs politique et religieux : on assiste plutôt à un contrôle de l’Etat sur la religion. Aucun de ces pays n’a échappé au culte de la personnalité du chef : “Père des Turcs”, Atatürk reste jusqu’à aujourd’hui le seul héros national. Ses statues et effigies s’imposent dans l’esthétique officielle et, à sa mort, il laisse un “Livre éternel” et des “hadiths”. Autant de symboles qui confinent à l’idolâtrie. En Iran, Mohammad-Rezâ Shah se désigne lui-même “Ombre de Dieu sur terre”, et après son fameux couronnement comme empereur en 1967, la presse ne l’appelle plus que par le titre pompeux de “Roi des Rois, Soleil des Aryens, Maréchal suprême des Armées”. Bourguiba n’est pas en reste : le “Combattant suprême” (Al Moujahid Al Akbar), fait ériger des statues de lui dans presque toutes les villes et va jusqu’à se comparer à deux figures de Tunisiens illustres : Hannibal et Ibn Khaldoun… “Mais tout cela n’était rien comparé à la mégalomanie et à la démesure de Saddam Hussein en Irak”, écrit P.J. Luizard.
Au culte de la personnalité, s’ajoute la concentration des pouvoirs entre les mains du dirigeant de la nation, ainsi qu’un étatisme qui accorde à l’Etat un rôle économique de premier plan. Conséquence : une économie dirigiste où la frontière entre intérêt public et intérêt personnel du régime et de ses affidés reste floue, et qui génère inégalités sociales et frustrations. En Iran, la manne pétrolière fait de l’Etat le grand distributeur des richesses du pays ; en Tunisie, il faut attendre la fin du règne de Bourguiba pour voir émerger un secteur libéral qui, très vite, se retrouve dans l’orbite du pouvoir ; Etats omnipotents, la Syrie et l’Irak laissent peu de place au capital privé national. Quant à la Turquie, avant la libéralisation qui fait d’elle aujourd’hui la 15ème économie mondiale, elle n’en a pas moins connu plans quinquennaux et monopoles d’Etat. Mais son évolution démocratique et son développement actuels font de ce pays un cas à part.
Le tableau de ces “laïcités autoritaires” ne serait pas complet si l’on ne mentionnait pas qu’elles ont été conduites sous la direction d’un parti unique, de chefs d’Etat pour la plupart militaires et avec l’appui de l’armée, gardienne de la nation et du système en place.
P-J. Luizard en arrive à la conclusion qu’à de rares exceptions près (pays africains de l’ex-empire colonial), seules des laïcités autoritaires ont vu le jour en pays d’islam. Elles furent imposées par une épreuve de force avec des populations à la fois peu sécularisées et exclues de la distribution des richesses, et d’autant plus rétives qu’elles percevaient les décisions prises comme un produit importé de “l’ennemi”. Ces laïcités venues d’en haut ne représentent d’ailleurs qu’une facette des régimes arbitraires en question. Ils n’ont épargné aucune forme de dissidence : libéraux séculiers, communistes, islamistes, minorités ethniques et religieuses, etc. Force est de le constater : si la démocratie garantit la laïcité, la laïcité n’est pas nécessairement un gage de démocratie. Mais il faut dire aussi que les régimes laïques ou laïcisants ne sont pas les seuls à être autoritaires et anti-démocratiques en pays musulmans, loin s’en faut. Ils n’ont pas non plus l’exclusivité d’une contestation islamiste.

L’islam, un obstacle à la laïcité ?
Au lieu d’en déduire que l’islam est incompatible avec la laïcité, ne vaut-il pas mieux incriminer l’autoritarisme et l’absence de démocratie dans les régimes concernés ? On relira avec grand profit le livre, L’Islam est-il hostile à la laïcité ? (Ed. Le Fennec, Casablanca, 1997), que Abdou Filali-Ansary consacre à cette question. Il y expose les différentes réponses apportées par les penseurs musulmans, depuis quelques décennies. Bien que ne reprenant pas tous à leur compte le terme de “laïcité”, ces “nouveaux penseurs de l’islam” s’accordent sur le fait qu’il existe bien dans la religion musulmane une autonomie du politique par rapport au religieux. Ils se retrouvent aussi sur la nécessité de recourir à la rationalité et à la démocratie, et de respecter la liberté de conscience qui ne contredit en rien les valeurs promues par la religion.
Comme le souligne Abdou Filali-Ansary, le mot “laïcité” en arabe mérite qu’on s’y arrête car il est source d’un sérieux malentendu : au tout début, deux termes furent utilisés, dahriyya et lâdiniyya. Le premier est tiré d'un verset du Coran, où des opposants au prophète lui objectent qu'ils ne reconnaissent que ce qu'ils voient et sentent, comme le passage du temps (dahr) ou le cours des événements visibles. Le second fut introduit lorsqu'on s’aperçut que dahriyya créait une équivoque grave, puisque ce vocable assimilait les laïcs aux ennemis du prophète (dahriyyoun) et de son message. Lâdiniyya (littéralement “non religieux”), à son tour, s’est très vite avéré problématique, car le mot suggérait que la laïcité implique une négation ou une “sortie” de la religion. Vinrent enfin les termes ‘alamaniyya et ‘ilmâniyya qui renvoient respectivement à “univers, monde sensible” et “science, savoir”. Si ces deux néologismes apparaissent moins hostiles à la croyance religieuse, ils ne traduisent pas de manière satisfaisante le concept de “laïcité”. Ils ne dissipent pas plus, chez de nombreux musulmans de langue arabe, l’idée tenace selon laquelle la laïcité s’oppose à la religion. Cette méprise est lourde de conséquences. Elle donne raison à Albert Camus qui affirmait : “Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde”.

 


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