Le suicide au Maroc

Publié le par Foire2Fès

Se donner la mort. Voici l’un des actes les plus mystérieux de l’être humain. Les spécialistes tentent d’expliquer ce phénomène, il n’en reste pas moins inexplicable dans de nombreux cas. Surtout au Maroc où ce sujet reste encore un grand tabou.

Du suicide, il est beaucoup question ces jours-ci dans les médias (étrangers plus que nationaux). D’abord parce que  le monde commémorait, le 10 septembre courant comme c’est le cas depuis 2003, la journée mondiale de prévention du suicide. Et puis, parce que le sujet continue de faire grand débat aux USA, en France et ailleurs. Mais pas au Maroc. Pays où il n’y a pas encore de registre pouvant donner un nombre précis de suicides. Pourtant, ce phénomène devient inquiétant, au vu des nombreux cas qui défraient, par moments, la chronique dans l’une ou l’autre ville du Royaume.

Rappelez-vous, par exemple, du cas de cette femme qui a mis fin, à ses jours, à Casablanca, le 28 juillet dernier, en se jetant sur les rails. Elle est passée à l’acte au moment même où le train roulait à grande allure au niveau de la gare Nassim. Plus dramatique encore, la suicidaire a entraîné de force avec elle sa fillette. La petite n’avait pas la force d’échapper à la mort. Par ailleurs, en début de cette année, à Al Hoceima cette fois-ci, un père (dans la cinquantaine) s’est lui aussi suicidé juste après avoir tué par pendaison ses deux enfants de 7 et 12 ans. Autre exemple, celui de ce policier, de 42 ans qui s'est suicidé en se tirant une balle dans la tête, le 29 mai dernier à Casablanca.

Rappelez-vous également du cas de ce jeune garçon de 15 ans qui s’est donné la mort au lycée Lyautey de Casablanca ou encore de ce garçon de 11 ans qui s’est pendu à un arbre dans la région du Gharb…

Voilà qui montre que le Maroc est concerné par le phénomène du suicide. De plus en plus, on y voit des hommes, des femmes, jeunes et moins jeunes, et même des enfants se donner la mort. Pourtant, le suicide reste jusqu’à maintenant tabou dans le Royaume. C’est tout le contraire de ce qui se passe dans d’autres pays où cette question est plus débattue que jamais.

Chiffres parlants

A défaut d’un registre national dédié au recensement des cas de suicide, c’est auprès de la police judiciaire que l’on peut glaner quelques statistiques parcellaires. Même si elles datent, elles ont l’avantage d’exister. Selon ces statistiques, près de 130 cas de suicides « déclarés » ont été enregistrés dans différentes villes du Royaume en 2006 et durant les cinq premiers mois de 2007. Casablanca et Meknès ont enregistré 31 suicides chacune. Fès en a enregistré 23 cas et Tanger 22. Autre indicateur donné, celui concernant la petite ville de Taounate qui a totalisé 95 cas entre 2001 et 2006. Indicateur intéressant : 33% des actes enregistrés concernent des femmes. On apprend aussi que 87% des suicides l’ont été par pendaison, le reste par noyade, armes à feu ou chute à partir de ponts ou de toits de maison. Les chiffres indiqués ont dû augmenter considérablement depuis, comme le laissent supposer les derniers chiffres donnés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la prévention du suicide.

Publiés à l'occasion de la Journée internationale de prévention du suicide, les derniers chiffres montrent que le suicide devient la dixième cause de mortalité mondiale. Au moins un million de personnes se donnent la mort chaque année. En outre au moins 3.000 suicides mortels par jour sont enregistrés dans le monde et le nombre de tentatives de suicide est 25 fois plus élevé que ce dernier chiffre. Cela veut dire qu’une personne se suicide toutes les 40 secondes dans le monde et qu’une tentative de suicide est enregistrée toutes les deux secondes. Inquiétant, comme il est tout aussi inquiétant de savoir que le suicide devient la seconde cause de mortalité dans le monde parmi les jeunes de 10 à 24 ans (250.000 suicides par an). On apprend aussi que les hommes se suicident plus que les femmes dans le monde, mis à part en Chine.

Suicide en prison

Au début de cette année, Moulay Hafid Benhachem a brisé un tabou au Maroc en levant le voile sur la mortalité dans les prisons marocaines et en parlant des suicides des prisonniers. Le délégué général de l'Administration pénitentiaire et de la réinsertion a révélé qu’il y a un cas de suicide tous les deux mois au niveau national alors qu’il y a eu 125 décès en 2008. Un chiffre proche de ceux enregistrés les années précédentes. Le même responsable a estimé que les suicides sont rares dans les prisons marocaines, faisant savoir qu’en France, 115 cas de suicide ont été enregistrés l'année dernière, soit un cas tous les trois jours.

Pourquoi ?

En établissant ses constats, l’OMS insiste sur les spécificités culturelles pour prévenir le suicide. Parce que les causes peuvent différer d’un pays à l’autre. Dans les pays occidentaux par exemple, il est surtout question de troubles mentaux et de consommation excessive d’alcool. Qu’en est-il au Maroc ?

Au Maroc, différents spécialistes ayant travaillé sur le sujet, estiment les cas pathologiques (dépression, schizophrénie, ou autres maladies mentales) sont parmi les principales causes du suicide dans le pays. Ils évoquent aussi le cas des drogués, des personnes poussées à la solitude (famille non communicante ou désunie, difficulté à s’insérer dans la vie sociale), du désespoir qui naît après une grossesse non voulue chez les jeunes filles ou après des actes d’inceste, de violence extrême... Les deuils et autres séparations brusques peuvent être également à l’origine du suicide.

Grands débats

Dans le pays d’Obama, le suicide à New York de Thierry de la Villehuchet a provoqué une véritable onde de choc. Cet investisseur français est l’une des nombreuses victimes de Madoff. Ce qui a fait craindre aux Américains une vague de suicides à Wall Street. Cela leur a rappelé la recrudescence qu’avait connue le nombre de suicides suite à la récession de 1929. Ces craintes sont justifiées. Rien que dans la région de Washington, « SOS suicide » qui reçoit en moyenne 2.300 appels par mois, a vu ce nombre exploser suite à la crise financière.

En France, le suicide est la question de l’heure au vu de ce qui se passe à France Télécom. La société a enregistré une vingtaine de suicides en un an et demi. Tout récemment, une salariée de 53 ans du même opérateur a été sauvée in extremis à Metz. Elle avait avalé des barbituriques pour mettre fin à ses jours après avoir appris qu’elle allait probablement être mutée. Idem pour un technicien qui s'était poignardé en pleine réunion dernièrement à Troyes...

Dans les journaux, les radios, comme à la télé, les analyses de ces actes se multiplient. On en parle aussi dans les sphères de décision et dans toute la société française. Les arguments et contre-arguments échangés permettent de démystifier le phénomène du suicide. On n’en parle plus seulement comme un acte désespéré, mais comme un acte parlant et un témoignage fort de personnes qui étaient confinées au silence. On commence à comprendre que chaque suicide est un message à décortiquer pour éviter qu’il n’y en ait d’autres. En somme, au lieu de mettre en cause d’une manière systématique le suicidaire en criminalisant son acte, comme c’est toujours le cas au Maroc, c’est toute la société qui est remise en cause.

Prévenir le suicide

Une attention particulière doit être donnée à chaque personne chez qui sont observées des modifications inhabituelles et soudaines de l'humeur et du comportement. Lesquelles peuvent se traduire par de l'agressivité, du désintérêt, une apparence négligée, un refus de nourriture ou de soins, un repli ou un isolement.

Il faut aussi s’intéresser de près à toute personne qui manifeste une perte d'estime d’elle-même ou qui exprime un sentiment d'inutilité de sa personne ou de son travail. Les spécialistes préviennent : « toute menace de suicide est à prendre au sérieux, même quand elle ne semble que du chantage ».

Par ailleurs, l’OMS s’est fixée comme objectif cette année de décriminaliser le suicide. L’organisation veut aussi apprendre aux médias à mieux communiquer sur ce sujet délicat. En outre, une attention particulière devra être donnée aux traitements des problèmes liés à la santé mentale. Lesquels problèmes restent le plus souvent stigmatisés au Maroc comme ou plus qu’ailleurs. Pour rappel, le suicide est banni par la religion musulmane qui prive de prière du mort toute personne qui s’est suicidée.

Le Maroc, pays à haut risque ?

Quand on sait que les actes de suicides au Maroc sont souvent liés à des troubles psychologiques, on peut craindre le pire à la lecture de la dernière étude publiée sur la santé mentale des Marocains. Diligentée et validée par le ministère de la Santé, cette étude dont les résultats ont été publiés en 2007, montre que près de la moitié des Marocains reconnaissent souffrir d'un trouble mental. Elle révèle aussi qu’un Marocain sur quatre est dépressif, que près de trois millions vivent dans un état d'anxiété permanent et qu’il y a parmi nous 300.000 schizophrènes dont moins de 1% consulte un service de psychiatrie. Autres indicateurs donnés par la même étude qui a quand même concerné un échantillon de 6000 personnes : 2% des Marocains présentent des symptômes de trouble panique, 1 million de Marocains souffrent de phobie sociale, 2,7 millions de Marocains souffrent d’anxiété généralisée, 1,8 million de Marocains ont des troubles obsessionnels compulsifs, 1,4% des Marocains sont alcooliques et 3,4% des Marocains souffrent de troubles post-traumatiques. Un suivi rapproché et durable s’impose !

La plus récente étude sur le suicide à Casablanca

D’après les résultats d’une étude transversale descriptive réalisée pendant 15 mois (janvier 2008- mars 2009) par l’Institut de Médecine Légale relevant du Centre hospitalier universitaire Ibn Rochd (CHU) sur un échantillon représentatif de 46 cas de suicide, plus de 33% de ces cas concernent des jeunes issus d’une tranche d’âge comprise entre 18 et 29 ans. L’échantillon soumis à l’étude montre que 65% des cas dont des hommes, contre 35% de femmes. Par ailleurs, l’étude montre que 73% des cas de suicides appartenaient à un niveau socioéconomique bas. Pour ce qui est des facteurs qui inciteraient à une tentative de suicide, l’étude prouve que dans 39% des cas, une maladie psychiatrique est en cause. Et ce qui est alarmant aussi, c’est que les personnes qui manifestent un penchant pour le suicide, s’isolent chez-eux pour l’accomplir. L’étude révèle que 72% des cas de suicides analysés ont mis un terme à leur vie au sein même de leur domicile.

 


Témoignage

Mon père s’est donné la mort devant moi

Son suicide a été raté mais je pense que je l’ai tout de même perdu ce jour là !

Il y a quatorze ans, un dimanche à 7h du matin, je me rappelle m’être réveillée sur les cris de ma mère désemparée et le regard perdu de mon frère aîné.

Je m’en rappelle comme si c’était hier…

J’étais tellement paumée et dépassée par ce qui se passait autour de moi que je me suis contentée de regarder et d’essayer de comprendre. Une scène que je ne pourrais guerre effacer de ma mémoire. Mon frère qui bredouille et ma mère qui bloque la porte pour empêcher mon père de monter à l’étage en dessus. Pris par la colère, il s’est emparé d’un couteau et a menacé ma mère, qui par peur s’est éloignée de son chemin.

Par hasard, mon père s’est tourné et nos regards se sont croisés pendant quelques secondes. Puis il s’est retourné et a monté les escaliers... A ce moment-là, j’ai compris que c’était un dernier adieu.

En une fraction de seconde, le temps que ma mère se dépêche pour passer un appel, je monte les escaliers et là j’entends un horrible bruit. Sur le coup, je vois mon père assis sur un fauteuil, gisant dans une énorme mare de sang, un fusil de chasse placé à côté de son corps… Il venait de se tirer une balle dans la mâchoire.

Désorientée et perdue, j’ai aperçu le sang de mon père gicler, puis couler partout. Sur le mur, sur le fauteuil, sur le plafond et sur son visage… Mais, il respirait encore !

Avec un regard triste et souffrant, il m’a regardé. Il ne pensait pas qu’il allait rater son coup. Ce fut un regard perdu d’un père irresponsable. Irresponsable de ses actes, irresponsable de ses gestes de faiblesse et de désespérance.

Aujourd’hui, mon père est rescapé de sa tentative de suicide, mais condamné à jamais par les regards des gens qui le dévisagent voulant par curiosité découvrir la déformation de son visage.

Un acte dans un moment de folie et surtout de faiblesse lui a coûté une longue condamnation même par les médecins et les hôpitaux. Et tout ça pourquoi ?!! Pour une injustice humaine et judiciaire restée à ce jour non réparée !

Ce fut la journée la plus harassante, accablante et désespérante de toute ma vie. Je brûlais d’envie depuis si longtemps en cherchant à partager ce que j’ai vécu il y a bien quatorze ans, et aujourd’hui j’ai eu le courage de plonger dans le passé et de me rappeler la douleur qui a été infligée à ma famille, la souffrance de ma mère et d’un père que j’estime avoir tout de même perdu ce jour-là… 

 

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